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Mon expérience avec la dépression et le suicide (suite)

Lors d’un article précédent, j’ai parlé de mon expérience avec la dépression et le suicide. Une période de ma vie qui m’a amené à me poser beaucoup de questions, tant sur moi-même que sur ma foi et ma relation avec Dieu.

J’ai entendu et rencontré beaucoup de personnes à cette période qui voulaient à tout prix me dire que cet épisode difficile était là parce que j’avais perdu la foi. Comme les amis de Job en son temps, il tentait de me convaincre qu’il y avait dans ma vie quelque chose qui avait éloigné Dieu de moi.


Je me souviens encore de cette réunion de jeunesse où j’avais entendu un responsable d’église déclaré de manière assurée et convaincue qu’un vrai chrétien ne connait pas la dépression et encore moins cette envie de mettre fin à ses jours. Que si l’on vit pleinement sa relation avec Dieu, on ne connait pas ce genre d’épisodes dans sa vie. Oui, dans un monde idéal et parfait, cela est fondamentalement vrai. Mais, nous ne sommes pas dans ce monde parfait. Alors que dire de ces périodes ? Comment les considérer ?


Personnellement, je ne crois pas avoir perdu la foi à cette période. Je ne crois pas que cet épisode fût un abandon de Dieu ni de son côté, ni du mien. En dépit de tout ce qui m’arrivait, je parlais à Dieu. Peut-être pas de la même manière que je le faisais avant. Je lui posais beaucoup de question. Je l’assaillais de mes incompréhensions. Car, en réalité, j’étais face à une incompréhension : je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. J’avais du mal à comprendre où Dieu voulait m’emmener. Pourquoi il permettait que je passe par ce temps de trouble, d’incertitudes et de malaise ? Pourquoi cette souffrance en moi ne cessait pas ?


Lorsque l’on est aveuglé par sa propre souffrance, une souffrance que l’on ne comprend pas, on en vient à se poser des questions sur sa propre foi, ses croyances. On se remet en question.


Je crois aujourd’hui que cette période a été nécessaire dans ma vie. Bien sûr, je ne suis pas à l’abri de retomber dans la dépression. Mais j’avoue qu’aujourd’hui je reconnais et sait entrevoir les mécanismes qui peuvent m’y conduire. Cela ne signifie que je suis fort. Loin de là ! J’ai appris à ne pas toujours faire confiance à certains dialogues intérieurs et ne pas leur donner la main pour qu’ils me détruisent. J’ai appris, durant cette période, à prendre conscience de la fragilité de l’être humain, même croyant. Je peux aujourd’hui être en haut de la vague et demain être au creux de la vague. J’ai compris que cette succession de crête et de creux fait partie de la vie humaine, et qu’elle ne signifie en aucun cas que Dieu nous a abandonné. C’est cette lutte perpétuelle pour rester entre les mains de Dieu qui forge notre foi et nous amène à découvrir Dieu.

J’ai appris qu’il ne faut pas porter de jugement sur les expériences des autres. Sur les décisions qu’ils peuvent prendre dans n’importe quel domaine. Que ces décisions sont souvent le fruit d’une vie et d’expériences que je ne connais pas toujours. J’ai compris que je ne pouvais réduire un être humain à une erreur commise et que le pardon de Dieu, lorsqu’on l’accepte, nous permet de repartir dans une relation plus forte, différente et plus fraîche.


J’ai compris que la souffrance peut nous amener à des actes inconsidérés et qui ne correspondent pas toujours à la réalité. Que la réalité est bien plus que ce que nous pouvons voir personnellement et que nous avons besoin des autres pour nous permettre de voir les choses sous un autre angle.


J’ai compris durant cette période pourquoi les relations sont importantes et qu’elles font partie du projet de Dieu pour nous. L’amitié, l’amour fraternel sont des choses dont nous avons besoin pour grandir et nous épanouir. Le nier, c’est entrer dans une spirale qui nous amène inévitablement vers le bas.


J’ai pris conscient qu’en tant qu’être humain, j’ai besoin des autres et que nous sommes interdépendants. Mon expérience sert à d’autres. Les expériences des autres me servent aussi. Sur cette longue route de la vie chrétienne, nous sommes des partenaires.


J’ai appris que Dieu n’est pas le Père fouettard que l’on décrit souvent. Celui qui ne cherche qu’à châtier et punir. Celui qui épie nos erreurs pour sans cesse nous rappeler notre impossibilité à le satisfaire. J’ai compris que Dieu était aussi triste que moi dans ce moment. Triste de me voir dans cet état. J’ai compris aussi qu’il a utilisé tous les moyens pour m’atteindre, même les plus insolites. Parce que dans son amour, il ne pouvait me laisser me noyer dans ma souffrance. J’ai découvert un autre visage de Dieu. Un Dieu proche qui, malgré mes erreurs, ne cessent de m’aimer, de me montrer son amour, de me convaincre de la beauté de son projet pour moi. Un Dieu réel qui me connait au-delà de ce que je connais de moi-même et qui peut comprendre ma tristesse et mes interrogations. Un Dieu qui écoute mes questions même s’il ne me donne pas toutes les réponses. Un Dieu qui comprend mes colères.



J’ai compris aussi que je devais cesser de perpétuer le mythe du chrétien bien tout le temps tous les jours. Celui qui doit sourire tout le temps et qui n’a aucun problème. Celui qui doit ignorer ses propres souffrances et les vivre dans la solitude. J’ai compris que ce mythe empêchait beaucoup de communautés religieuses de prendre en compte l’autre dans sa globalité. Que ce mythe perpétuait un cycle de souffrance silencieuse chez beaucoup et qu’ils s’obligeaient à montrer un visage souriant, vu que selon ce mythe, un chrétien ne doit jamais avoir de problème, jamais être déprimé, jamais être en quête de sens dans sa vie. Jamais se poser de questions et surtout ne pas poser de question à Dieu sur ce qu’il vivait.


La Bible, pourtant, rapporte les expériences d’hommes et de femmes comme vous et moi. Des hommes qui ont eu leurs hauts et leurs bas. Des personnes qui ont connu des sommets et des creux dans leur vie spirituelle. Ils n’ont pas la vie super lisse que nous voulons leur apposer.

Le prophète Elie est de ses hommes (1 Rois 1 : 18 et 19). Il a connu une grande victoire sur le Mont Carmel. Dieu est intervenu de manière grandiose. Le feu est descendu du ciel devant tous suite à son humble prière. Pourtant, il va fuir devant la menace de Jézabel. Il va même souhaiter la mort. Non parce qu’il a perdu la foi, mais parce qu’il a du mal à comprendre la tournure que prend les évènements et la présence de Dieu dans tout cela. Il ira même jusqu’à se plaindre à Dieu d’être resté le seul à défendre sa cause. Il ne comprend donc pas que sa tête soit mise à prix. Et Dieu va se révéler à lui. J’apprécie particulièrement cette expérience dans laquelle il y a tant de leçons à tirer pour nous aujourd’hui. La fin de l’histoire est belle : Dieu se révèle à Elie dans un vent doux et léger.


Il y a aussi l’histoire de Job. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il est terrassé par des évènements plus durs les uns que les autres et dans un temps relativement court. Parce que nous connaissons l’arrière-plan et les coulisses de cette histoire, nous perdons de vue la situation concrète de Job. Job ne sait rien de ce qui se passe en coulisse. Il ne vit que les évènements tragiques. Il ne comprend rien. En plus, ces amis, qui ne comprennent pas non plus grand-chose à ce qui se passe, veulent lui faire la leçon. Ces amis nous ressemblent sur bien des points. Que de discours ne faisons-nous pas à ceux qui traversent des moments difficiles ! Nous échafaudons des explications qui ne reposent des fois sur aucune donnée tangible, sans vraiment connaître la vie de celui que nous voulons aider ! Job va poser des questions à Dieu. Il va aller loin dans ce qu’il dit à Dieu. J’aime cette relation de Job avec son Dieu. Il le connaît et lui parle franchement. Il s’exprime librement comme un ami avec qui il marche depuis bien des années. Ses questions ne sont pas un manque de foi, mais la recherche de la main de Dieu dans les évènements qu’il vit. Et Dieu ne va pas répondre à chacune de ses questions. Il ne va non plus lui dire ce qui se passait en coulisse avec Satan. Dieu va se révéler à Job et simplement lui rappeler qu’il est Dieu. Cette révélation est celle qui nous permet de fortifier notre foi. Je n’ai pas besoin de toutes les réponses. J’ai besoin de l’assurance d’un Dieu qui se tient à mes côtés et qui continue de diriger les choses même quand je ne les comprends pas. C’est cette révélation que vivra Job.

David, dans les Psaumes, traduit dans ces écrits les moments difficiles par lesquels il passe, les questionnements qui le taraudent, l’incompréhension face à certaines situations.


Jésus lui-même, au jardin de Gethsémané, va vivre un moment de douleur important. Il va vivre un moment sombre qui va le faire presque vaciller sur l’importance de sa mission. Et il posera cette question à son Père : « Père, s’il était possible que cette coupe s’éloigne de moi… ». Jésus vit une douleur indicible. Et cette souffrance va lui faire perdre du vue son Père. Mais il terminera en disant : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » Jésus se confie à nouveau dans le projet du Père pour lui.


Conclusion

Si l’on me demandait ce que j’ai appris de cet épisode de dépression dans ma vie, je répondrai que j’ai appris beaucoup et qu’aujourd’hui encore, j’en apprends. Je ne sais pas tout. Je n’ai pas les réponses à tous les questionnements que j’avais durant cette période. Par contre, j’ai vu Dieu m’ouvrir des chemins, tracer des routes là où je m’y attendais le moins.


Si l’on me demandait, s’il m’arrive encore de connaître des moments de dépression, je répondrai avec sincérité : oui. Lorsque l’on a connu ce genre de difficultés dans sa vie, on devient plus sensible. Mais, je remercie Dieu de me permettre chaque jour de déjouer les pièges de celui qui désire me faire tomber. Car, j’ai compris que l’important n’est pas de se croire fort. Je garde l’humilité de celui qui sait que la lutte se poursuit chaque jour et qu’il a besoin chaque jour de compter sur Dieu.


J’aime beaucoup l’attitude de ce père que Jésus va rencontrer (Marc 9). Les disciples n’ont pas réussi à guérir son fils. Il vient donc vers Jésus et lui demande s’il peut faire quelque chose. Jésus lui répond que tout est possible à celui qui croit. Et cet homme répond : « Je crois. Mais viens au secours de mon incrédulité ! » En d’autres termes, il dit : « Je crois en toi. Mais pour ce qui est de cette situation particulière, vu que tes disciples ont échoué, aide-moi, car je n’ai pas assez de foi. » Dans ma vie, il m’arrive d’avoir ces moments où, comme cet homme, je dis : Seigneur, je crois en toi, mais dans ma situation actuelle, augmente ma foi, révèle-toi, viens au secours de mon incrédulité. » Toutes les fois où j’ai fait cela, Dieu a été présent. Alors, ma vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais je fais confiance à Dieu.

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